
Le monde du diamant n’est pas très grand. On peut estimer son chiffre d’affaires annuel à 66 milliards de dollars : soit tout
de même de l’ordre du PNB de pays comme la Hongrie, la République tchèque ou le Chili. Selon mes calculs, il emploie directement environ
1 500 000 personnes dans le monde, la plupart dans des conditions très précaires. Le diamant reste de loin le minéral le plus cher du
monde : un brillant de bonne qualité moyenne vaut facilement 1 000 ou 2 000 dollars pour un demi-carat, soit un dixième de gramme :
c’est 1 000 fois plus que l’or. Même pour un simple
garimpeiro, qui peut obtenir 100 dollars pour un carat brut, c’est
100 fois mieux que l’or à poids égal. Quant aux diamants exceptionnels, ils ont dépassé le million de dollars par carat — mais il en est ainsi
pour des timbres rares ou des oeuvres d’art.

C’est ce microcosme qui est en plein bouleversement, et il n’est pas exclu que les nouvelles formes de la mondialisation
changent à terme le niveau des prix, du moins pour le marché ordinaire.
Huit faits nouveaux se sont produits dans les dernières
décennies, dont l’accumulation a déclenché la crise. Or dans aucun de ces cas De Beers n’a été moteur ; la firme monopolistique a suivi, tant
bien que mal : le confort de monopole mondial tend à endormir, à limiter l’imagination et l’initiative.
a) La découverte du diamant de synthèse

4. La filière du diamant |
L’industrie a songé assez tôt à employer les exceptionnelles qualités de dureté du
diamant pour percer, pour scier, pour protéger. On l’utilise par exemple sur les trépans de forage pétrolier,
comme abrasif, et aussi en microchirurgie ou, en film, pour protéger des outils coupants ou des vitres. Dans
les gisements de diamants, une part est formée de cristaux trop petits pour la joaillerie, de faible valeur,
environ 1 dollar par carat : l’industrie se sert de ce bort. Mais les besoins de l’industrie (et de
l’armée) sont devenus énormes. Oppenheimer a été soupçonné d’avoir fourni à la fois les Allemands et les
Russes pendant la seconde guerre mondiale. Plus tard, les mines n’ont plus suffi.
Or, pour fabriquer
des diamants de synthèse, en tous points identiques aux naturels et de même qualité, il suffisait de
soumettre du carbone (en fait du graphite) à des pressions et des températures comparables à celles de la
nature.
C’est en Suède qu’on y est parvenu la première fois en 1953, mais c’est General Electric aux
États-Unis qui a créé la filière industrielle de production peu après. Premier coup de tonnerre : De Beers
était brusquement contournée. Certes ce n’était que pour l’industrie, et le diamant restait cher à produire.
Mais De Beers a dû s’y mettre à son tour, avec quelques années de retard. Puis la Russie a réussi à y
parvenir pour ses besoins militaires et pétroliers, sans doute dès 1959. À présent la Chine est aussi un gros
producteur.
Il existe aujourd’hui des formes nouvelles, de films de diamants pour la protection des
surfaces de métal ou de verre. Et l’on commence à voir des diamants synthétiques en joaillerie, indiscernables des naturels et que même de petites sociétés peuvent obtenir. Ce dernier point, souvent nié
ou minimisé, est capital, car il peut provoquer une forte baisse des prix des diamants ordinaires. |

Précisons qu’à l’heure actuelle (
figure 4), l’industrie consomme environ 600 millions de carats par an, la
bijouterie seulement 20 ; sur les 600, 500 viennent de l’industrie, 100 des mines. Mais les 20 millions de carats valent 8 milliards de dollars
en brut, 64 en bijouterie après négoce, taille et sertissage, les diamants industriels seulement 1 milliard en brut et 2 en usage final : trente fois
plus en poids, trente fois moins en valeur, un écart moyen de 1 à 900. Différence essentielle toutefois : les diamants de l’industrie s’usent
chaque année, les diamants de bijouterie s’accumulent sans cesse et sans s’user, au rythme de près d’un milliard de brillants chaque année.
b) Les nouveaux centres de taille et de décision

Anvers n’est plus seul. La guerre et l’occupation de la Belgique en 1940 ont fait fuir les diamantaires. Certains sont passés
à New York, y ont prospéré et y sont restés, d’autant plus que la moitié du marché mondial final est aux États-Unis. D’autres se sont installés
en Palestine sous protection britannique.

5. Structure
du nouveau monde du diamant |
Tel Aviv est peu à peu devenu le deuxième centre mondial des diamantaires, les
mêmes maisons se trouvant à la fois à Tel Aviv et à Anvers ; de ce fait, certains d’entre eux ont imaginé des alternatives au monopole
de la DTC, et cherché d’autres sources de brut, notamment en Afrique. Lev Levaïev, d’origine russe et jeune tailleur de diamants,
s’est fait un nom contre De Beers : par ironie du sort, devenu un homme d’affaires très entreprenant, il a repris une ancienne société
d’Afrique du Sud, il a fait fortune dans diverses activités, a obtenu de grandes possibilités en Russie, puis en Angola et en Namibie,
même au Congo. |

Puis l’Inde est réapparue. Le
commerce du diamant y avait été interdit par les Britanniques. Peu après l’indépendance, les
interdits sont levés. Curieusement, c’est une autre minorité religieuse qui se précipite sur le secteur : les jaïns du Gujarat, à l’ouest de
Bombay. Peu à peu Bombay devient un nouveau centre de taille et de négoce, achetant d’abord le brut à Londres, puis cherchant à diversifier ses
approvisionnements. Aujourd’hui, grâce au prix de la main-d’oeuvre, et d’ailleurs en partie au travail des enfants, l’Inde taille plus de la
moitié des diamants du monde, au moins en poids (sans doute 80 % en nombre, car ce sont surtout de très petits brillants).

Ces dernières années, deux nouveaux centres de taille et de négoce sont en train d’émerger : Dubaï au Moyen-Orient, Shanghaï en
Chine. Un axe est-ouest qui fait le tour de la terre est en train de se substituer à l’axe Nord-Sud du méridien de Londres… (
figure 5).
c) Les nouvelles mines

Si Bombay a pu réussir ce défi, et si Tel Aviv a pu prendre son autonomie, c’est en grande partie parce que d’autres pays sont
devenus producteurs de brut, indépendants de De Beers. Déjà des découvertes avaient été faites en Afrique, surtout au Congo et en Angola ; mais De
Beers avait réussi à les maîtriser et à en obtenir les produits, directement ou par filiales.

Un tout autre problème se pose avec la Russie. L’armée soviétique et la recherche pétrolière ont un urgent besoin de diamants.
Staline place en priorité leur recherche géologique, et leur synthèse industrielle. Les grandes découvertes datent de 1955 en Iakoutie (Sakha).
Mais, lucide, l’URSS passe ensuite un marché avec De Beers, seule en mesure de lui assurer des rentrées de devises : la moitié de la production
est apportée au monopole, le reste traité en URSS même. Le contrat est plusieurs fois renouvelé. Le monopole d’État Alrossa subsiste ; il est le
second producteur mondial.

C’est finalement d’Australie que vient un peu plus tard la vraie rupture et la concurrence directe : après quelques échecs
des molles recherches du monopole, un fabuleux gisement est découvert dans le nord-ouest du pays, à Argyle en 1979, et mis en exploitation en 1983.
Il est pour un temps le premier du monde. Or assez vite, après de premiers accords de livraison, la société propriétaire rompt avec De Beers en
1996 et décide de vendre elle-même son brut : elle profite de la demande avide de l’Inde, et réciproquement. Elle est solide et peut se permettre
cette décision ; elle résiste même à une opération boursière hostile de De Beers : il s’agit de Rio Tinto.

Le dernier grand coup vient du Canada, où De Beers prospectait tout aussi mollement et se fait à nouveau dépasser. Des
géologues canadiens astucieux explorent le Grand Nord, réussissent à découvrir des kimberlites, et aussitôt traitent intelligemment, non certes
avec De Beers, qu’ils connaissent trop bien, mais avec une puissante société minière, en l’occurrence BHP-Billiton. Ils deviennent très riches.
Le premier gisement, Ekati, entre en production en 1998 ; Rio Tinto en découvre un autre (Diavik) et l’exploite depuis 2003. Les deux sociétés
refusent de passer par de Beers et montent des ateliers de taille avec les minorités indiennes. De Beers a fait aussi des découvertes au Canada,
mais retarde leur mise en exploitation.
d) L’intrusion des sociétés minières

Autant que la découverte de nouveaux gisements, qui accroissent l’offre, c’est la nature même des opérateurs qui change.
Les Oppenheimer sont d’abord des marchands appartenant à un monde de marchands. Or les plus grandes sociétés minières font intrusion, sans
craindre un monopole dont la valeur et le chiffre d’affaires ne les impressionne pas : De Beers pèse deux fois moins que Rio Tinto et trois
fois moins que BHP. Elles ont les moyens de mettre en oeuvre les gisements, de traiter avec les pays, de jouer le « politiquement correct »
en consentant des avantages aux minorités locales (Indiens du Canada ou Aborigènes d’Australie), etc... Et, surtout, de traiter avec des
ateliers de polissage, voire de créer des filiales de vente et de bijouterie totalement indépendantes du système De Beers. Et elles sont les
concurrentes directes de l’associé Anglo American pour l’or et les minerais métalliques.
e) La transformation de l’Afrique du Sud

Pendant ce temps, les gisements d’Afrique du Sud, tous possédés par De Beers, tendent à s’épuiser. Surtout, il faut y faire
place aux nouveaux entrepreneurs du
Black empowerment depuis la fin de l’apartheid et l’accession au pouvoir du parti de Nelson Mandela,
l’ANC (1994). Certes, De Beers ne s’était pas signalée comme trop proche de l’ancien pouvoir et Henry Oppenheimer avait une réputation de mécène
cultivé, désapprouvant l’apartheid. Mais la situation est souvent tendue.

De Beers pousse les recherches un peu à côté, et fait de profitables découvertes au Botswana, un pays plus petit et plus
maniable : c’est lui qui fournit maintenant l’essentiel de la production propre à De Beers et qui devient le premier producteur de brut du monde.
De son côté, le gouvernement sud-africain aide de nouvelles sociétés, qui rachètent à De Beers d’anciens gisements, et impose une nouvelle loi
minière, à laquelle la firme s’oppose en vain ; des ateliers de taille indépendants apparaissent ; la concurrence entre dans l’ancien fief même
de la De Beers.
f) Les drames africains

Or le reste de l’Afrique noire pose de redoutables problèmes au monde du diamant, surtout depuis le milieu des années 1990.
Dans plusieurs pays, De Beers doit lâcher pied officiellement, en raison du développement de la contrebande et de rébellions appuyées sur les
ressources financières de la contrebande, puis de l’exploitation minière directe. Tel est le cas au Congo, en Angola, au Sierra Leone, tandis
que de moindres pays n’ont pas des situations toujours très claires (Centrafrique, Guinée). Le trafic des diamants marche avec celui des armes,
qu’il finance ; il a ses figures d’aventuriers. Anvers n’a pas toujours été très regardante sur l’origine des diamants bruts. Des mercenaires,
et même des armées étrangères (Zimbabwé, Namibie) interviennent en échange de concessions.

Les affaires du diamant sont l’objet d’une compétition serrée entre les réseaux « arabes » (en fait surtout libanais) et
israéliens ; les intérêts russes et israéliens associés (la firme d’État russe Alrosa et L. Levaïev) deviennent dominants en Angola et prennent
position en Namibie et au Congo. Des réseaux sud-africains plus ou moins mêlés à De Beers se repositionnent en Sierra Leone. Les États-Unis
essaient de prendre place à la faveur d’arbitrages et de pressions où s’illustre notamment le puissant Maurice Tempelsman, patron de la principale
firme diamantaire new-yorkaise (Lazare Kaplan) et très introduit dans les cercles gouvernementaux états-uniens.
g) L’odeur du sang et la recherche de la pureté

À cause de l’Afrique, les acheteurs de diamants deviennent méfiants. Ils n’aiment pas que les brillants sentent le sang et
le crime. Ils demandent de plus en plus des certificats d’origine, souvent difficiles à établir et peu convaincants. Les nouveaux producteurs
d’Australie, même de Russie maintenant, et surtout ceux du Canada, vantent la « pureté » de leurs diamants, au sens moral sous-entendu : un
diamant qui vient « du froid » ou « de l’Arctique » donne davantage confiance qu’un diamant d’origine inconnue, peut-être taché de sang africain.
Alors que, jusqu’ici, un diamant était toujours un diamant, et rien d’autre, on leur donne des noms : les
Polar Bear et les
Toundra des mines canadiennes se vendent bien plus cher que les autres à New York, à qualité égale. Et ils aident au développement
des peuples opprimés…
h) Couleur, trucage et fantaisie

En même temps, des techniques de plus en plus raffinées permettent de « traiter » les diamants naturels, souvent gâtés par
des inclusions, ou de couleurs imparfaites ; on sait modifier la couleur et supprimer les défauts ; certaines firmes vendent ouvertement des
diamants traités (dits
enhanced, améliorés), munis de noms alléchants (Bellataire chez Lazare Kaplan, par exemple) et de ce fait
valorisés, ce qui est un comble !

On sait faire maintenant non seulement des brillants synthétiques de qualité bijouterie, mais des brillants artificiels sans
carbone (moissanite), qui brillent même plus que le diamant et sont quasiment aussi durs. Les clients demandent des tailles parfaites (
ideal
cut), vérifiables dans des lunettes spéciales, et les formes se diversifient, rivalisant d’arguments publicitaires et de noms alléchants.

Enfin, la concurrence des
pierres précieuses de couleur, bien moins chères en général, et encore plus faciles à traiter ou à
produire artificiellement, fait reculer le diamant sur certains marchés en expansion, asiatiques surtout. Bref, le métier et la confiance se
perdent, et le microcosme des diamantaires traditionnels est désemparé.